L’expérience transformante du chant chez le père de Montfort

Hélène LeMay

Fille de la Sagesse

En empruntant une pastorale par le chant, le jeune père Louis-Marie Grignion avait sans doute fait l’expérience de l’impact d’un texte inspiré par la Bible souligné par une mélodie qui touchait son coeur. Montfort chantait. Il devait bien chanter. Pour capter et retenir toutes les mélodies qu’il a empruntées au cours de ses longues marches dans l’ouest de la France, son oreille devait être particulièrement aiguë et entraînée.

Cette technique pastorale de chanter et de faire chanter des chants chrétiens était bien connue dans la France du XVIIe siècle. Plusieurs recueils de chants français circulaient dans la région, dont un qui avait été publié à La Rochelle en 1696 sous le nom de Cantiques spirituels, recueillis et mis en ordre par le commandement de Mgr de La Frezelière. De même, un recueil publié à Paris en 1699 porte le titre de Cantiques spirituels sur les principaux mystères de notre religion pour les missions et les catéchismes.

La majorité de ces cantiques sont composés sur des airs d’“église”. Durant ses études à Rennes et à Paris, le jeune Louis-Marie avait beaucoup chanté d’abord le grégorien des offices.

“Dieu fait chanter en tous les lieux

Le prêtre et le religieux,

Il leur fait chanter ses mystères

Les jours et les nuits même entières.”

Il avait aussi chanté des ‘cantiques’ populaires. Les poésies et les cantiques du père Jean-Joseph Surin, sj (1600-1665), inspireront le père de Montfort dans sa pastorale musicale. Ce refrain du père Surin : “Ce m’est tout un, que je vive ou je meure, Il me suffit que l’Amour me demeure” pourrait facilement être mépris pour cette ligne trouvée fréquemment chez le père de Montfort :“Que je vive ou je meure, Je ne crains rien en lui. Gardons donc la présence de Dieu.”(Ct 24, 56, et 91) Et tout cela sans compter le cantique 144, bien connu par sa première ligne : “Quand je vais en voyage”, encore inspiré du père Surin.

On trouve un témoignage touchant, repris dans la Positio précédent la béatification de Marie-Louise Trichet, confidente et associée de Montfort, co-fondatrice et première fille de la Sagesse. Son premier biographe, le père Charles Besnard, rapporte qu’elle demanda à soeur Florence, avant sa mort en 1759, de chanter “une strophe du père Surin, écho de son âme, vrai cri de son espérance”:

“Aimable volonté de Dieu,

Dans le Ciel et dans ce bas lieu

Vous serez mon seul héritage,

Je ne convoite rien que vous:

C’est bien assez de ce partage,

Si plein, si suave et si doux.”

Il est possible que ce ne soit qu’après 1702 ou 1703 que le père de Montfort se soit servi de mélodies folkloriques de son temps puisque les cantiques de cette période commencent à porter la mention “Sur l’air de...”, ce qui décrit l’utilisation d’un timbre. Que s’est-il passé dans le cours de ces années 1702-1703 pour lui avoir fait emprunter cette méthode qui le rendra si populaire et si aimé par le petit peuple? Il semble que ce soit une rencontre. Mais ce n’est pas la rencontre déterminante de la vocation de Marie-Louise Trichet, rattachée aussi à la date de 1703. Non. Une autre rencontre fortuite à la résidence d’un jeune homme que le père de Montfort visitait. Une femme, Catherine Brunet, âgée d’une quarantaine d’années, attira son attention. Elle était gaie et rieuse, vive et énergique. Mais surtout, elle ne cessait de chanter dans la maison. Sa biographe écrit: “Ces chansons de Catherine ne sont pas des plus édifiantes; elles sentent les fêtes mondaines, les propos légers, la sentimentalité qui sourit et fait la révérence dans les menuets. Montfort s’en prend aux paroles, déplacées dans la bouche d’une chrétienne. Catherine, dont les chants frivoles et les amusements mondains n’ont jamais entamé la candeur, répond ce qui est l’exacte vérité: les paroles? Elle n’y fait seulement pas attention! ‘C’est la musique seule qui me plaît, dit-elle. Composez-moi un cantique sur le même air, je le chanterai tout aussi volontiers.’ Montfort, en sévère censeur, a bien de quoi sourire. Il prend la chanteuse au mot et s’exécute séance tenante. “Il s’appuie un peu la tête de la main pour réfléchir”, taille un crayon, et bientôt quelques strophes improvisées courent sur les joyeux fredons qui retentissent de plus belle.”

Il n’en est pas à ses débuts. Montfort avait commencé à composer des cantiques durant son séjour à Saint-Sulpice. Mais le voilà parti dans un voyage pastoral dont l’instrument privilégié sera l’instrument musical des pauvres, le chant, et leur folklore populaire, inspiré par Catherine Brunet qui deviendra la seconde fille de la Sagesse. En effet, Catherine prit l’habit gris en 1714 et prononça ses premiers voeux de religion le même jour que Marie-Louise Trichet le 22 août 1715. Chanter, elle en a fait son lien de chaque instant avec le Seigneur dans des mots du père de Montfort qu’elle devrait reprendre avec tant de coeur :

“Chantons donc, mais avec ferveur;

Chantons, nous plairons au Seigneur;

Chantons, nous lui donnerons gloire;

Chantons, nous chanterons victoire.”

Et que dire du fidèle compagnon de voyage, le frère Mathurin Rangeard? Homme à tout faire, celui-ci avait, au début, la tâche de rassembler la foule par des chants. Un carnet de chant du père de Montfort lui ayant appartenu est gardé aux Archives des pères Montfortains à Rome; quelques chants manuscrits sont de sa main. On dit de lui qu’il avait une belle et forte voix. On peut facilement s’imaginer Louis-Marie et Mathurin marchant pendant des heures sur les routes les conduisant à la prochaine mission en chantant tous deux des airs qui seraient l’inspiration de la prochaine composition du petit père tant aimé.

“Chantons, ma chère âme, chantons,

Faisons retentir nos cantons

D’une très sainte mélodie,

Le ciel et tout nous y convie.”

Chantons!... C’est à deux qu’ils chantent sur la route. Au frère Mathurin seront confiées de nombreuses tâches durant ces voyages de 1705 à 1716, dont la plupart comprendront un lien avec le chant dans la pastorale ou l’enseignement. Mathurin avait compris plus que tout autre l’importance que son maître donnait à cette technique. Lui aussi avait chanté :

“Notre grand Dieu toujours joyeux

Nous écoute du haut des Cieux,

Il aime beaucoup les cantiques,

Ce sont ses concerts angéliques.

“Dieu, c’est quand on s’émerveille”, écrit Maurice Blondel. Le père de Montfort le chante ainsi :

“Voici mes vers et mes chansons:

S’ils ne sont pas beaux, ils sont bons,

S’ils ne flattent pas les oreilles

Ils riment de grandes merveilles.”

Il chante aussi : “Quiconque aime fait des merveilles...” Pour Montfort, le chant fait qu’il s’émerveille parce qu’il est lié à l’amour. Il chante parce qu’il aime. Il chante ceux qu’il aime, son Dieu, Créateur, Sauveur et Inspirateur, et Marie, sa Mère. Il les aime, il les chante et il les fait chanter. Il nous en déclare le secret :

“Plusieurs fois les saints ont chanté,

C’est un secret de sainteté.”

Secret de sainteté que le père de Montfort a su exploiter. Il a fait l’expérience de l’expression de sa foi par le chant, expérience qui l’a conduit à la sainteté.